Histoire de kyste

Soudainement, on ressemble à ce célibataire autour de 3 h du matin qui est prêt à se ramasser n’importe qui. On passe une bonne partie de notre vie sur le pilote automatique. Tu croises quelqu’un à ton goût sur le trottoir et au lieu de t’arrêter pour essayer de lui jaser et créer un contact, tu te dis : « Bah, il y’en aura d’autres. J’ai encore du temps en masse! »

En fait, on ne dit même pas la deuxième phrase. Ce n’est pas qu’on regarde à long terme, la notion de temps n’existe tout simplement pas. Nous sommes seulement absorbés par cette procrastination à grande échelle. En pensant qu’on a l’espérance de vie d’une statue sur l’Île de Pâques.

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L’autre matin,  je me suis découvert un kyste. Déjà, le mot, je l’ai toujours détesté. C’est comme le petit neveu laid du cancer. Que tu le trouves dans ton cou,  dans un sein ou dans ton scrotum, un kyste, c’est un kyste. Ça a le potentiel de n’être rien, ou le début de la fin. En fait, c’est souvent le niveau d’inquiétude qui vient avec qui dérange le plus.

Étant un hypocondriaque d’assez haut niveau, le niveau d’inquiétude se portait très bien. La grosse panique. Je suis devenu tout blême. Peut-être que c’est grave? Peut-être que je vais perdre tout ce que je tenais pour acquis (la santé, la pseudo-jeunesse, la vigueur de mon entrejambe, etc.)?
Le temps s’est arrêté un instant; juste assez longtemps pour démarrer le compte à rebours du reste de ma vie.

« Il y a tant de choses que je n’ai pas encore vécues! J’ai tellement manqué de cran dans ma vie jusqu’à maintenant. Plein de trucs que je laisse trainer sans raison. Plein de trucs que je pellette par en avant en me disant que j’ai encore plein de temps. »

Avant de rencontrer un généraliste, il peut quand même s’en passer pas mal de temps. Bien assez pour planifier une réforme complète de son existence.

« Si je peux juste avoir une dernière chance, je vais en profiter à fond. Je vais changer ma vie d’un bout à l’autre. Je vais arrêter de perdre du temps avec ces trucs inutiles. Je vais oser. Je vais voyager. Je vais frencher le premier. Je vais vivre plus! »

Soudainement, on ressemble à ce célibataire autour de 3 h du matin qui est prêt à se ramasser n’importe qui. Bon, ce n’est pas nécessairement glorieux, mais ça crée de l’anecdote, du mouvement. C’est vivant.
Mais quand le médecin annonce que concernant le kyste, « si ça ne change pas de taille, ce n’est pas vraiment inquiétant », tout s’estompe de façon tragique.

L’urgence de vivre se rendort pour retourner au mode zombie. La motivation nouvelle s’efface comme une vague essoufflée.

Comme un de ces soirs où on écoute un film inspirant (ou la fin de Six Feet Under) et qu’on se couche avec ce sentiment que demain, on sera une meilleure personne qui prend des risques et tout. Pourtant, le lendemain, il ne reste qu’un vague souvenir qui sera disparu avant midi.

C’est d’une tristesse!

Comme quoi la vie n’a de sens que parce qu’elle est chronométrée. Et notre capacité à la vivre pleinement dépend grandement d’à quel point on réalise qu’il y une fin quelque part au bout de tout ça.