Fâché noir contre les voyages

(Getty Images)L’angoisse de la performance, ça n’arrive pas que dans le lit. Ça arrive

aussi quand vient le temps de voyager. Deux petites semaines de congé

par année, c’est peu, alors pas question de faire ça n’importe comment. À l’ordre du jour : bronzer, boire, manger, visiter des musées, faire de longues promenades, s’amuser, se détendre, acheter un porte-clé avec notre nom écrit dans une langue étrangère. Organisation, optimisation, rentabilité.

Étape importante : emprunter des guides de voyage à nos amis. « Chanceux ! J’y ai été il y a deux ans, j’ai trippé comme un malade ! »  C’est à ce moment que l’angoisse s’installe. Parce que vous aussi, vous voulez tripper comme un malade. Et vous aurez des comptes à rendre. Tripper comme un malade devient une obligation.

Les amis qui n’y sont jamais allés ajoutent au stress : « C’est pas dangereux, ce pays-là ? Il paraît qu’il y a des pickpockets partout, non ? Et des cartels de drogue ! C’est pas là que quelqu’un s’est déjà fait trancher un doigt pour se faire voler une bague qui valait rien ? » Vous achetez sans hésiter une pochette pour la taille qui se dissimule sous les vêtements pour y ranger votre passeport et votre argent. Vous n’avez pas envie de raconter votre voyage et d’entendre « Je te l’avais ben dit ! Encore chanceux que tu te sois pas fait voler un rein ! »
Au moment de partir, le bon sens vous fait oublier de mettre cet accessoire ridicule dans votre valise. Qui donc a envie de porter une gaine quand il s’en va prendre du poids dans des restos à l’étranger ? Concession, vous laissez aussi tous vos bijoux à la maison. Vous partez avec dix doigts et vous souhaitez les avoir au retour.

Arrivé là-bas : la météo est un stress perpétuel. Au prix qu’on paie, on exige rien de moins que du soleil tous les jours. On se retrouve à traquer le moindre petit cumulus joufflu qui s’approche et à le pointer du doigt avec terreur comme si c’était un des quatre cavaliers de l’apocalypse.

Et puis la vraie vie prend le dessus sur nos attentes. C’est triste à dire, mais c’est pas parce qu’on est à Nice que la salade niçoise est nécessairement réussie. Il arrive qu’un Bolognais rate sa sauce bolognaise. Ou qu’on soit confronté à une toilette turque ailleurs qu’en Turquie.
Parfois, puisqu’on a tout réservé des mois d’avance, et même si le voyage se déroule sans anicroche, on se rend compte qu’on n’est tout simplement pas à la bonne place au bon moment. On est à New York alors qu’on aurait préféré le petit chalet en bois rond au bord d’un lac privé. On est sur une plage de sable fin entouré de top-modèles nudistes mais on aurait préféré la fébrilité culturelle de Paris ou de Londres.
Ça arrive.

Pour sauver la face, on tente de faire croire qu’on est content. On se photographie avec l’intention d’étaler notre beau gros bonheur sur les réseaux sociaux. Mais, en voyant à quel point on a l’air sale et fatigué, on appuie sur « effacer », ni vu ni connu. À notre retour, après avoir pris quelques jours de repos à la maison, on se photographie à nouveau mais cette fois sur notre balcon, reposé et souriant, et on fait croire à nos amis que c’était sur la terrasse d’un resto branché de Buenos Aires, Rome ou Berlin. On conseille à tout le monde d’y aller.

Au moins, l’honneur est sauf.

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