Fâché noir contre les déménagements

(Getty images)Il y a une chose pour laquelle je suis vraiment meilleur que toi : déménager.

C’est pas de ta faute. T’as peut-être pas vécu autant de ruptures abruptes que moi. Les filles, ça leur tente jamais de me sacrer là au mois de mai afin que je puisse donner deux mois de préavis à mes propriétaires. Elles font ça un peu n’importe quand.

Heureusement, je suis un expert. Quand je visite un logement, j’arrive déguisé en salarié serviable et peu bruyant. Et pendant que les cinquante autres visiteurs se réjouissent parce que ça a du «cachet» (tapisserie orange, moisissures, amiante, fantôme de grand-mère), je mesure. Je prends des photos. Je dessine un plan. J’ouvre les robinets pour voir de quelle couleur l’eau coule. Je manipule les vieilles fenêtres en bois pourri pour savoir si elles s’ouvrent un peu ou pas du tout. J’ouvre les armoires d’un geste rapide et je regarde si ça gigote dans les coins. Si le logement me plaît, je fends la foule de jeunes couples qui s’obstinent sur la couleur de la chambre du futur poupon, je serre la main du propriétaire et je dis «je le prends».

Et je déménage. Ça coûte cher, mais je laisse le soin aux professionnels de s’abîmer le dos avec mes boîtes de livres. À eux de se débrouiller avec des équations impossibles telles que réfrigérateur + escalier en colimaçon + petite pluie fine qui rend les marches glissantes. Autre avantage des déménageurs : je ne suis pas pogné avec l’inévitable ami venu pour t’aider mais qui ne fait que jaser avec un peu tout le monde, en bloquant l’escalier, un abat-jour à la main pour se donner contenance.

Le seul désavantage, c’est mon malaise quand ils commencent à embarquer mes affaires et que je ne sais pas à quoi m’occuper. Je les paie pour faire le travail alors je ne vais quand même pas les aider. Mais passer une heure debout dans un salon vide à faire semblant d’écouter d’importants messages sur mon téléphone cellulaire, c’est long en maudit.

Pendant que les amis venus t’aider sacrent tes boîtes n’importe où, mes déménageurs mettent chaque chose au bon endroit. Parce que je n’inscris pas des informations déconcertantes sur les boîtes comme «gugusses & patentes» ou «jouets du chien et/ou jouets sexuels», encore moins des codes impossibles à mémoriser comme «les boîtes indiquées 2 ça veut dire la chambre et 3 c’est la cuisine euh c’est peut-être le salon je me souviens plus, chérie, 3, c’est quoi ?» Sur mes boîtes, il y a le NOM de la pièce dans laquelle elle va. Même le déménageur le moins consciencieux se sentirait mal d’abandonner une boîte indiquée CUISINE dans les TOILETTES.

Je te l’ai dit que j’étais meilleur que toi.

La nuit tombe et tes amis ne veulent plus partir. Ça te coûte une fortune en pizza et en bière et tout le monde est soûl sur ton balcon et chante du Paul Piché et dérange les voisins. T’as même pas commencé à défaire tes boîtes. Tu viens de découvrir que t’es dans un corridor aérien achalandé et que les avions passent si bas que les touristes qui partent pour l’Europe t’envoient la main. Pendant ce temps-là moi je suis tout seul, peine d’amour, Joe Dassin, vin triste, occupé à classer mes livres en ordre alphabétique.

La bonne nouvelle, c’est que je ne déménage pas cette année. Toi ?

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