Fâché noir contre les compliments

(Getty Images)Je ne sais pas c’est quoi mon problème avec les compliments, mais je suis incapable d’en donner d’une manière convenable. Ça a l’air simple et, pourtant, je réussis à faire ça tout croche. Je réfléchis trop. J’analyse. Je pense aux répercussions. Je me censure. Je retravaille. Je deviens confus. Je panique. Et dès que je m’ouvre la bouche, des mots incongrus en sortent. Aussi bien l’avouer franchement : mes compliments ressemblent à des insultes. Voici un exemple qui démontre l’ampleur de mon incompétence :

Un cinq à sept. J’étais dehors, je tenais compagnie à quelqu’un qui fumait. Devant nous, une fille est sortie d’un taxi. Elle était vêtue de noir, talons hauts, jupe courte. Sexy. C’était une amie. Je l’ai saluée, et, de belle humeur,  j’ai voulu lui envoyer un compliment. Je me préparais à lui dire qu’elle était jolie, mais je me suis abstenu. J’étais célibataire, elle était en couple, je ne voulais pas qu’elle s’imagine que je la draguais. Pour éviter le malaise, j’allais plutôt lui dire qu’elle avait de jolies jambes. Euh. Était-ce moins ambigu ? N’allais-je pas ainsi laisser sous-entendre que je la reluquais ? Les secondes passaient. Et si je disais un mot gentil sur sa robe ? Non, non, non. Les hommes ne font pas ça. Et il n’y avait rien à dire sur cette robe à part, peut-être mentionner qu’elle était exceptionnellement courte. Mettre l’emphase là-dessus pourrait laisser croire à cette amie qu’on avait vue sa culotte quand elle était sortie de la voiture. J’aurais pu contenter de me taire mais non, trop tard, j’ai préféré détendre l’atmosphère en y allant d’une blague mémorable : « Coudonc, as-tu oublié tes pantalons dans le taxi ? »

Quel humour.

Je m’étonne de n’avoir rien gagné au Gala des Oliviers cette année-là.

Je ne suis pas plus habile avec les enfants. Mais eux passent le plus clair de leur temps à recevoir des compliments pour tout ou rien, alors ça ne doit pas être très grave. Je dirais même que je les prépare pour la vraie vie, là où tout n’est pas que louanges, amour et joie.

- Oh ! Un dessin !
- Il est beau, mon dessin, hein, hein, hein ?
- Très beau ! Mais pourquoi il y a un alligator dans le jardin ?
- C’est mon chien !
- Eh boy. Et pourquoi il y a une grosse otarie évachée près de la maison ?
- C’est ma mère !
- Ah. Je croyais que c’était ça, ta mère.
- C’est un camion de pompier !
- Ah bon. C’est pas grave. Juste une petite chose : si jamais tes parents te demandent ce que tu veux faire quand tu seras grand, je te suggère de répondre « docteur » ou « comptable » plutôt qu’artiste. Pour éviter qu’ils se fassent du souci. Déjà que ceux qui ont du talent ont de la difficulté à vivre de leur art, imagine quelqu’un comme toi. Allez. Veux-tu que je te débarrasse de tes crayons de couleur ?

Voilà qui explique l’absence de dessins d’enfant sur mon frigo. Ça explique aussi pourquoi mes amis ne me laissent jamais seul trop longtemps avec leur progéniture. Mais qu’on se rassure : je paie pour mes crimes. La contrepartie de tout ça, c’est que je suis toujours mal à l’aise quand on me fait un compliment. Je me dis que la personne s’est mal exprimée et qu’elle souhaitait sans doute m’injurier.

Ce qui serait plutôt normal.

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