Fâché noir contre les artistes

(Getty Images)Acteurs. Chanteurs. Humoristes. Ils sont là, dans les revues à potins et dans les journaux, à la télé, à la radio, sur les réseaux sociaux. Ils ont toutes les tribunes et n’hésitent pas à s’en servir chaque fois qu’ils ont quelque chose de nouveau dans leur vie : grossesse, mariage, voyage. Au royaume des stars, tout est glamour et mérite qu’on en parle.

- Chérie, j’ai une drôle de bosse suintante sur une couille.
- Arke. Tu veux que j’appelle la clinique ?
- Ben non, franchement. Pourquoi faire ? Appelle le Starbizz et demande qu’ils envoient un photographe.

Le lendemain d’un gala, nous sommes gâtés : les revues à potins contiennent des cahiers spéciaux qui nous dévoilent ce que chacun des invités portait. Et les artistes ont la gentillesse de prendre la pose pour la photo.

Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi ils sont aussi peu aimables en personne.

C’est pareil à chaque fois que je les aborde, dans un restaurant ou un café : Je palpe le tissu de leurs vêtements, je me penche dans leur cou ou dans leur décolleté pour humer leur parfum, je goûte à ce qu’ils mangent et là, ils s’offusquent. Soudain, sans raison, ils se choquent parce que quelqu’un s’intéresse à eux. Je ne fais pourtant rien de mal, je ne cherche qu’à avoir un léger complément d’information, un détail exclusif qui n’aurait pas été mentionné dans les journaux à potins. Pourquoi les artistes ont-ils cet air craintif quand je les suis sur la rue jusqu’à ce qu’ils rentrent chez eux ? Je ne souhaite qu’admirer de plus près cette maison de rêve qu’ils nous ont dévoilé en long et en large dans un reportage photographique. C’est avec une extrême politesse que je les somme de me faire visiter parce que dans le journal on distinguait mal la couleur exacte du mur de la chambre des enfants.

Les artistes se plaignent souvent d’être incompris et je crois qu’ils le font exprès.

Mon voisin d’en dessous, par exemple. Un artiste peintre. Un matin, il est sur son balcon à rien faire, comme d’habitude, dans ses habits tachés, cigarette au bec et regard dans le vide, à boire son je ne sais combientième café. Il a l’air complètement désoeuvré et moi, avec ce souci que j’ai d’encourager les artistes, je lui demande, comme ça : « Hey, champion, je te regarde rien faire depuis tantôt, ça te tenterait pas de venir peinturer mes portes de garde-robe ? » Aouch! L’air dédaigneux qu’il m’a fait ! Ces gens passent leurs journées à peinturlurer de grandes toiles qu’ils ne vendront peut-être jamais mais quand vient le temps de se rendre utile, c’est non. Je lui ai même offert vingt dollars. Il s’est entêté à refuser. Ils sont comme ça, les artistes. Des ingrats. Deux couches de blanc, c’est pas ça qui allait le tuer. Je lui ai dit ma façon de penser. « Hey, l’artiste subventionné ! Je te paie avec mes taxes ! Tu m’appartiens un peu ! C’est la moindre des choses que tu me rendes des services une fois de temps en temps, maudit paresseux ! » Il est rentré chez lui en me claquant la porte au nez.

J’imagine qu’il s’est empressé d’appeler les revues à potins pour pleurnicher en racontant l’horrible drame qui venait de lui arriver.

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Stéphane Dompierre se prend parfois pour un artiste. Corax, son nouveau roman, est maintenant disponible en librairie.

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