Fâché noir contre le vin

(Getty Images)Quand je bois un verre de vin rouge, j’ai l’habitude de me livrer à un petit exercice tout simple : j’essaie d’y reconnaître au moins une odeur et une saveur. Je le fais tourner dans ma coupe afin qu’il libère tous ses arômes et puis je le hume, à la recherche de son odeur caractéristique. Le cuir ? La cerise noire ? Le petit fruit rouge confituré ? Ici, je me risque avec « réglisse ».

Je hume à nouveau et je confirme, oui, c’est bien de la réglisse. Sur la bouteille, je lis « puissants arômes d’épices et de café ». Ah, ben oui. Une fois qu’on le sait, on ne sent plus que ça. Pour les vins blancs, c’est la même chose. Je goûte pamplemousse et la bouteille me dit pomme verte. Je goûte pomme verte et elle me dit abricot. Mon nez et ma langue auraient besoin d’un chien-guide.

Mais attention, hein. Je suis peut-être un illettré, vinicolement parlant, mais je n’ai pas envie que ça paraisse. J’ignore la différence entre corsé, soutenu et charnu, je confonds boisé et bouchonné, mais je sais faire semblant. Comme tout le monde, je veux avoir l’air d’un connaisseur et, comme tout connaisseur, j’essaie d’avoir l’air snob.

D’abord, je sais parler. Je dis « Mmm ! Belle texture grasse aux tannins persistants » quand le vin me tombe sur le cœur. Je dis « Mmm ! Ce vin minéral à l’acidité surprenante culmine dans une belle finale » quand il goûte la garnotte et le pipi de chat et me donne envie de vomir.
Pour avoir l’air snob, il est aussi de bon ton de mépriser une région en particulier. Moi, c’est la France. Pas que leurs vins soient plus mauvais qu’ailleurs. C’est seulement que toutes leurs bouteilles se ressemblent et que j’ai toujours l’air idiot quand je demande de l’aide à un commis à la SAQ.

- Bonjour, je cherche un vin français. Euh. Je me souviens pas de son nom ni de la région d’où il vient mais l’étiquette est blanche, avec de l’écriture dorée et un dessin de château. T’sais ? Ça s’appelle le Château Quelque Chose. Ou Castel Machin. Ou Manoir Truc, peut-être. Je me souviens plus très bien. Euh. Hum.

Je préfère donc me taire, arpenter les allées d’un air suffisant et ramasser les vins qui ont des noms qui se retiennent, comme le « Big House Red », le « Cupcake » ou le « Arrogant Frog ». Je me fais aussi un devoir d’affirmer que c’est en voyage que j’ai bu les meilleurs vins. Ils étaient peut-être ordinaires mais ne sont pas disponibles au Québec, alors personne ne va mettre ma parole en doute. Avoir visité un vignoble en Europe renforce aussi ma crédibilité. « Mmm. Je me souviens encore de ce vin incroyable dégusté dans la merveilleuse région du Chianti, au cœur de la Toscane, un pur délice. Je suis ému rien que d’y penser. »
Je suis un imposteur mais, ce qui me sauve, c’est que la plupart des gens autour de moi le sont aussi. Il y a donc une espèce d’omerta, tout le monde parle à travers son chapeau et fait semblant de rien. J’aurais beau servir un vin qui goûte le mouton mort macéré dans le vinaigre de riz, mes convives ne pourront qu’admirer mon choix audacieux et faire de fréquents passages aux toilettes pour aller le recracher.

Tchin !