Fâché noir contre le touriste québécois

(Getty Images)Saint-Machin de J’oublie-le-nom, petit village des Cantons de l’Est. Matin. Été. Vacances. J’attends mon tour dans ce qui est probablement le seul commerce de l’endroit, une boulangerie artisanale qui met l’eau à la bouche avec ses odeurs de brioches et de café frais moulu. Devant moi, un homme tente de faire un choix.

- C’est quoi votre café du jour ?

Regard perplexe de la jeune boulangère. Il répète et s’impatiente, avec du trémolo dans la voix.

- Ben oui, là, tsé, vos cafés aromatisés ? Avec des saveurs ? Vanille, cerise, butterscotch… Je voudrais un noisette et mangue. Vous avez pas ça ?

Le gars semble n’avoir pas pris de vacances depuis dix ans et il s’ennuie déjà du café Van Houtte de sa tour de bureaux. Ami lecteur, te voilà prévenu : le Québécois voyage, et il risque de te tomber sur les nerfs.

Ta ville sera bientôt envahie de touristes, même si t’habites Terrebonne ou Sherbrooke. C’est pas parce qu’à première vue il n’y a rien à faire par chez vous que tu vas t’en sauver. Et puis avec des slogans aussi accrocheurs que « T’es de Terrebonne-Humeur » ou « Sherbrooke, plus que jamais », c’est difficile de résister à l’envie d’aller faire un tour. On croirait que t’as donné des milliers de dollars à Clotaire Rapaille pour bâtir l’image de ta ville.

Tu vis dans un village perdu au milieu de rien, sans route pavée ni slogan ? Essaie pas de t’en sauver. Le touriste québécois va te trouver quand même. C’est un atout s’il y a un golf dans les environs ou si la spécialité locale est un fromage ayant gagné des prix, mais il suffit qu’il y ait une grange en octogone ou une vieille madame qui vend du fromage en crottes dans une cantine pour qu’on débarque. Même si ton microbrasseur local ne sert rien d’autre que des minuscules verres à dégustation où croupissent des bières chaudes et sans bulles qui ne se distinguent que par leur couleur, on sera là. T’as un plant de gadelles au fond de ta cour ? Le temps d’enfiler nos bermudas beiges et nos bottes de marche et on arrive. Aucun belvédère ou pont couvert ou vendeur de blé d’Inde du bord de la route ne sera épargné, peu importe les nuées de mouches à chevreuil qu’il faudra affronter pour s’y rendre. Ta charmante petite plage secrète, on va la trouver. On va l’arpenter de long en large, y poser nos serviettes, nos chaises pliantes et nos glacières et on va se bourrer les poches de coquillages. Si on ne trouve pas de coquillages, on va ramasser les plus belles roches, des bouts de bois et des algues séchées. Quand on veut des souvenirs, on trouve des souvenirs.

Vends-tu des fruits de mer ? Si oui, tiens-toi bien. Le Québécois en vacances obsède sur les fruits de mer. L’été, il s’hydrate au beurre à l’ail fondu. Il n’hésite pas à rouler jusqu’en Gaspésie rien que pour manger des pinces de crabe sur une motte de riz blanc. C’est pas seize heures de voiture sur des routes pourries qui vont l’empêcher de dévorer une guédille au homard. Remplace «zombie» par « touriste» et «cerveau» par « lobster roll », ça va te donner une idée de notre détermination farouche. On a soif et on a faim.

Heureusement pour toi, on a seulement deux semaines de vacances.

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