Fâché noir contre le « small talk »

« Salut, ça va ? » (Getty Images)« Salut, ça va ? »

J’ai toujours de la difficulté à répondre à cette question en apparence anodine par une réponse simple. C’est que la vie va rarement tout à fait bien ou terriblement mal. La question m’oblige donc à faire un rapide état des lieux pour évaluer ma situation. Mais sur quels critères ? Est-ce qu’on parle de ma vie amoureuse, de ma sécurité financière, de ma carrière, de mon foie ? Est-ce qu’on me demande si je vais bien là, maintenant, à cette minute précise ou en général, dans ma vie jusqu’à maintenant ? Dois-je y inclure les perspectives futures et des aspects extérieurs tels que l’état de la planète et l’augmentation du taux d’obésité dans les pays industrialisés ou dois-je faire égoïstement abstraction du reste de l’univers ?
Étourdi par la somme des données à inclure dans ma réflexion, submergé par l’ampleur de la tâche, j’abdique et je réponds que ça va très bien, merci.

« Quoi de neuf ? »

Je ne suis pas plus à l’aise avec cette question, qui déclenche chez moi une amnésie temporaire. Un gars m’aurait roulé dessus en Hummer, pas plus tard que la veille, avant de me lancer une valise contenant un million de dollars en petites coupures que je ne m’en souviendrais plus. Alors, comme à peu près tout le monde, je marmonne un « euh pas grand-chose, toi ? » L’amnésie de mon interlocuteur détourne alors l’attention de la mienne. Et sans doute qu’il me posera une question plus précise la prochaine fois.

J’ai déjà fait part de mon malaise par rapport au « small talk » à un ami qui m’a répondu qu’il comprenait bien sa futilité, oui, mais qu’on n’allait tout de même pas se mettre à citer Nietzsche quand on se croise plutôt que de parler de la pluie et du beau temps. Pourquoi pas ? D’ailleurs, je ne connais pas beaucoup Nietzsche. Je ne sais même pas si j’écris son nom correctement.

Une amie me confiait que ce qui l’énerve le plus dans sa vie de célibataire, c’est de devoir répéter sans cesse les mêmes détails de sa vie à tous les hommes qu’elle rencontre. Je me dis que tous les célibataires devraient avoir avec eux des clés USB contenant des informations de base qu’ils pourraient s’échanger : noms des parents, des frères, des sœurs et des petits animaux de compagnie, curriculum vitae détaillé, questionnaire de Proust et quelques photos de jeunesse. Ça fera beaucoup de temps gagné qu’ils pourraient employer à autre chose. (À frencher, par exemple.)

Je milite aussi pour joindre des informations utiles aux civilités banales. Ne dites pas « Il fait tu assez beau ? », mais plutôt « C’est ensoleillé, avec un maximum de 26 degrés, possibilité d’ennuagement en fin de journée, facteur humidex à la hausse. » Ne dites pas « maudit que les routes sont laides » mais plutôt « 72% des Québécois sont insatisfaits de l’état des routes. La marge d’erreur est de plus ou moins 3% dans 10% des cas. » Quand on vous demande comment ça va, soyez créatifs. Tout le monde a un lot de connaissances qui ne demandent qu’à servir. « Ça va, mais il y a plus de gens tués chaque année par des machines distributrices que par des requins » ou encore « Ça va, mais l’ail se digère mieux si on enlève le germe ».

Allez. La prochaine fois que je vous demanderai comment ça va, parlez-moi de Nietzsche.

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