Fâché noir contre le pèse personne

(Getty Images)La soirée avait si bien commencé.

Un souper chez des amis : congé de cuisine, rien d’autre à faire que d’apporter deux bonnes bouteilles de rouge et de se laisser gâter. J’ai quitté un instant les amis guerlots autour de la table pour aller à la salle de bain, située à l’étage. J’y allais pour me soulager la vessie et, bien sûr, pour jeter un petit coup d’œil dans leur pharmacie. J’ai inspecté son contenu en prenant soin de remettre les flacons de pilules exactement là où je les avais pris. Aucune découverte intéressante. J’ai humé les déodorants, testé la soie dentaire, goûté au dentifrice. (Menthe glaciale avec une surprenante finale poivrée, nettement meilleur que ma marque habituelle.) J’ai refermé la porte de la pharmacie et ce que j’ai vu dans le miroir derrière moi m’a fait sursauter. Je le l’avais pas remarqué avant. Il était pourtant là, tapi dans la pénombre sous une étagère, à m’attendre.

Le pèse-personne.

Je n’avais plus rien à faire dans la salle de bain mais je restais là, hypnotisé par l’objet. J’entendais les rires et les conversations, un étage plus bas, mais je me sentais coupé du monde. J’étais seul, livré à moi-même, et personne ne pouvait me sauver des griffes de l’appareil maléfique. J’ai vite ressenti les signes avant-coureurs d’une crise de panique : palpitations, bouffées de chaleur, tremblements. La sueur a perlé sur mon front alors que je luttais contre l’irrésistible attraction que le pèse-personne exerçait sur moi. « Non. Je ne dois pas faire ça. J’ai de la volonté. Je suis fort. Je suis capable de résister à la tentation. » Je parlais tout seul, mais je sentais ma volonté faiblir.

J’ai sorti l’appareil de sous l’étagère. Rien que pour le regarder.

Ben non. Évidemment, j’étais incapable de me contenter de le regarder. Mue par une impulsion incontrôlable, j’ai senti ma jambe gauche avancer dans sa direction. J’ai agrippé la poignée de porte, mais elle était verrouillée. De l’intérieur, oui, bien sûr, mais j’avais de la difficulté à réfléchir. Ma vision s’embrouillait. Je savais qu’il ne servirait à rien de fuir. Inévitablement, je tomberais sur un autre pèse-personne, dans une autre salle de bain. Ce n’était qu’une question de temps. Aussi bien abréger la torture et en finir tout de suite.

Je suis monté dessus comme un condamné à mort monte sur un échafaud où l’attend la guillotine : avec l’impression que ça allait mal se passer.

Ça s’est mal passé.

« Non ! Tu mens ! » me suis-je écrié, avant de retirer ma ceinture et mes souliers et de remonter dessus. Je l’ai accusée d’être imprécise, défaillante, même, mais le mal était fait. Dans une tentative désespérée, défiant toute logique, j’ai même été jusqu’à rentrer le ventre. Devant un poids à la hausse, la capacité de raisonnement fout le camp. Il ne reste que la tristesse.

Ce pèse-personne venait de me gâcher ma soirée.

Du moins, c’est ce que j’ai cru pendant un moment. Mais j’ai fini par descendre rejoindre mes amis et j’ai vu qu’on servait le dessert. J’ai demandé une belle grosse pointe de tarte butterscotch et meringue sans sourciller, et avec de la crème glacée s’il vous plaît. Rien de mieux qu’un dessert pour me remettre de bonne humeur. À quoi bon résister ? De toute façon, aller au gym quinze fois par semaine fait partie de mes résolutions du Nouvel An, alors je ne vais pas me tracasser pour les hypothétiques livres en trop d’un pèse-personne probablement détraqué.


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