Fâché noir contre le manuel d’instruction

(Getty Images)J’ai connu l’époque des grosses boîtes de LEGO de base, remplies de blocs de différents formats et de couleurs variées. Il y avait des roues, des fenêtres, un peu n’importe quoi, et on en faisait ce qu’on voulait. C’était avant l’arrivée des ensembles contenant des blocs étranges qui ne servent qu’à faire une chose précise : une batmobile, un vaisseau spatial de Star Wars ou que sais-je encore. Adieu créativité, il faut maintenant suivre le manuel d’instruction.

Je n’aime pas qu’on me dise quoi faire et, par conséquent, je n’aime pas les manuels d’instructions.

Ils sont généralement écrits en quinze langues mal traduites, au point que même le français ressemble à une langue étrangère. Bloquez le coulisseau A avec vis B sur le moitié avant du tube de le côté la plus large de sorte que la plus large est vers l’avant du côté extérieur de la portée. Ah bon ? Enclenchez le manchon dans la clenche du caisson avant de clencher le caisson dans l’enclenche du manchon. Hein ?

D’abord, croyez-vous vraiment que j’ai envie de suivre les instructions d’assemblage quand vient de temps de monter une chaise IKEA ? Franchement. Qui a besoin d’un manuel pour monter une Vaarlöp ou une Morvitäs ? Une chaise, ça reste une chaise, même avec un nom pareil. Ça a l’air tout simple. Cette planche à cinq trous va probablement là et la planche à six trous ira donc là, tandis que la petite planche à trois trous ne peut que s’insérer ici en la tordant un peu et en la fixant à l’aide de la vis A et, euh… non. C’est comme ça que tu te retrouves avec le dossier de la chaise en dessous du siège et les accoudoirs qui pointent vers le nord.

À l’arrivée du beau temps, ma copine et moi avons acheté a) un BBQ et b) des brochettes, dans le but évident de faire griller B sur A le soir même. Dans la boîte m’attendaient une centaine de vis et d’écrous, tous semblables au premier regard mais de tailles différentes. Ma blonde m’a regardé, découragée. «On aurait peut-être dû payer pour le faire assembler.» Oh que non. J’ai déguisé mes dents crispées en sourire. «Laisse-moi faire, ça va bien aller».

Surtout que je vais suivre le manuel d’instruction. Je suis pas con, j’ai eu ma leçon avec les Vaarlöp et les Morvitäs.

Dans le manuel mal imprimé de quarante-deux pages, toutes les pièces qui s’emboîtent sont colorées en noir. Je me concentre, j’ouvre grand les yeux pour mieux voir et je réprime mes envies d’improviser. Ma blonde passe une fois de temps en temps avec un petit mot encourageant. Je sais que son «lâche pas» signifie «on devrait peut-être commander de la pidze» mais elle m’aide tout de même en allant récupérer les vis A qui chutent du balcon B un étage plus bas sur la pelouse C.

Quatre heures plus tard, j’en viens à bout. Ma blonde somnole sur le divan. Je la secoue pour qu’elle se réveille et qu’elle admire le résultat. C’est la nuit mais avec une lampe de poche on voit bien. J’allume le brûleur en y jetant une poignée d’allumettes enflammées. Le bouton d’allumage ne fonctionne pas mais bon, c’est un détail.

Je profite de l’obscurité pour ramasser une roue, quatre boulons, trois écrous, deux clapets et un manchon qui semblent de trop et je les jette discrètement dans un coin. Les brochettes n’en sont pas moins délicieuses.


Plus de Fâché Noir