Fâché noir contre le banlieusard

(Getty Images)Une guerre éternelle se livre entre les habitants des villes et ceux des banlieues. Mais, contrairement aux guerres habituelles, aucune armée n’est intéressée à conquérir le territoire de l’autre. C’est plutôt une guerre d’ego qui se livre ici : le but est simplement de vanter les vertus de son lieu de résidence et de se penser bon. Je me suis rendu dans l’habitat naturel du banlieusard, la banlieue, pour enquêter.

LE BANLIEUSARD, QUI EST-IL ?

Le simple fait d’habiter en banlieue est pour lui une forme d’accomplissement. Il réfute la possibilité que quelqu’un puisse prendre plaisir à vivre en ville. Si tu lui expliques qu’un BBQ fonctionne très bien sur un balcon, il te répondra : «Ben voyons. Voir si ça se peut. Vas-tu aussi me faire croire que tu fais pousser des tomates ?» Tu l’invites à venir chez toi pour qu’il puisse admirer tes tomates, mais il préfère décliner l’invitation. Il ne l’avouera jamais, mais l’idée d’être contraint de se garer en parallèle le terrifie.

ET L’ARROSEUR D’ASPHALTE, ÇA EXISTE POUR VRAI ?

Oui. On pourrait croire à une légende, mais j’en ai rencontré un. Appelons-le Steve Papineau du boulevard Quinn à Longueuil pour préserver son identité.

- Allo, Steve Papineau. Tu fais quoi, là ?
- Ben voyons. Ça se voit. J’arrose mon asphalte.
- Dans quel but ?
- Ça me relaxe. C’est aussi pour enlever la petite grenaille. C’est dangereux, la petite grenaille. On marche là-dessus, le pied nous part et bing bang, on tombe à terre et on s’ouvre les genoux sur d’autres petites grenailles. C’est de votre faute, ça ! Vous répandez ça sur vos trottoirs, l’hiver, et ça se coince en dessous de nos bottes quand on est pogné pour aller en ville. On en ramène jusqu’ici. Tasse-toi, faut que j’arrose par là. Je pense que je viens de voir une petite grenaille !

LES BANLIEUSARDS HABITENT-ILS UNIQUEMENT EN BANLIEUE ?

Non ! Quand les enfants quittent le nid familial et qu’il n’y a plus personne à exploiter pour tondre la pelouse, nettoyer la piscine ou ramasser les oiseaux morts qui se sont cassé la gueule sur les baies vitrées, certains banlieusards retournent alors en ville. Ils s’achètent un petit immeuble locatif, s’installent au rez-de-chaussée et continuent de vivre comme des banlieusards. Ce sont eux qui s’offusquent lorsqu’un vélo est cadenassé sur leur clôture, qu’un sac de poubelles des voisins du dessus se retrouve devant chez eux ou qu’un chien pisse sur les tomates qu’ils font pousser dans les craques du trottoir.

ET LES URBAINS, HABITENT-ILS PARFOIS EN BANLIEUE ?

Oui ! Ils émigrent dans le but d’aller procréer dans un environnement où leurs bambins pourront jouer ailleurs que dans des ruelles insalubres envahies par des chats en rut. Ils sont faciles à identifier : ce sont les seuls banlieusards qui marchent, faisant fi de l’absence de trottoirs. Ils ressentent longtemps la honte d’avoir quitté la ville, comme si c’était une trahison. Alors ils trouvent un détail qui leur rappelle la ville et s’y accrochent. «J’ai une brûlerie à cinq minutes de chez moi où je pourrais aller si j’étais le genre à aller dans une brûlerie mais bon, du café, je suis capable d’en faire chez moi, alors pourquoi j’irais là ?» Ils résistent un peu au début, pour la forme, mais s’abandonnent très vite au plaisir d’arroser son asphalte ou de se garer tout croche en prenant deux places de stationnement chez Costco.