Fâché noir contre l'avion

(Getty Images)Je n’aime pas beaucoup penser à la mort. À la mienne, tout particulièrement. Je suis prudent, je fais rarement des excès et j’ose imaginer que le moment de notre rencontre est encore très loin dans le temps. Il n’y a que quand je prends l’avion que je la sens tout près, jusqu’à avoir l’impression de sentir son souffle dans mon cou.

Les compagnies aériennes font tellement d’efforts pour nous éviter de penser à la mort que je me retrouve à ne penser qu’à ça.

Ça commence avec les consignes de sécurité, le moment où les agents de bord font de grands gestes pour nous expliquer où sont les sorties d’urgences et comment attacher notre veste de sauvetage. Un dépliant plastifié nous donne plus de détails. Si je me fie aux illustrations colorées, il n’y a rien de plus amusant que de respirer dans un masque pendant que l’oxygène de la cabine file par un hublot cassé ou de se laisser glisser dans un canot gonflable au milieu de la mer glaciale en pleine nuit. Il n’y a que moi qui semble attentif, les autres passagers feuillettent des revues ou écoutent de la musique, l’air parfaitement détendu. Si survient un accident, ils auront à utiliser un masque à oxygène, à fouiller sous les bancs pour trouver un gilet de sauvetage, à l’enfiler en vitesse et à déverrouiller une sortie d’urgence en évitant les flammes alors qu’ils n’arrivent même pas à ouvrir un sac de pretzels sans renverser la moitié de son contenu par terre.

Je ne suis pas tellement rassuré.

Je demande du vin, voilà qui pourrait me changer les idées. On tarde à me l’apporter, mais c’est normal : les boissons, particulièrement celles qui tachent ou qui ébouillantent, ne sont servies qu’au moment où l’on entre dans les zones de turbulence. J’éponge mes dégâts en tentant de ne pas penser à la mort. Je regarde le film en tentant de ne pas penser à la mort. Le point commun de tous les films que j’ai vus en avion : personne n’y meurt jamais. Un peu ivre, je pense à la mort.

Le repas qui nous est servi est triste comme un enterrement. Les deux mêmes choix, toujours, peu importe la compagnie aérienne : pâtes flasques ou poulet rabougri. L’accompagnement : pain sec et biscuit sec salé. Dessert : biscuit sec sucré. Je n’ai pas assez de salive pour en venir à bout. Je bois une gorgée d’eau et, parfaitement synchronisé avec les deux cents autres passagers, il me vient une pressante envie d’uriner. Je m’installe dans la longue file et, puisque le voyage s’achève enfin, j’en profite pour remplir le formulaire de déclaration pour les douanes.

Avez-vous attrapé une maladie infectieuse dans une ferme dans les dernières 24 heures ? Oui [  ] Non [ ]
Avez-vous attrapé le sida en copulant avec un singe dans la forêt équatoriale ? Oui [  ] Non [  ]
Ramenez-vous des explosifs ou de l’anthrax au pays ? Oui [  ] Non [  ]
Vous ne trouvez pas que votre voisin de siège a une sale tête de terroriste ?  Oui [  ] Non [  ]
Vous ne trouvez pas que le moteur fait un drôle de bruit depuis tout à l’heure ? Oui [  ] Non [  ]

Pensez-vous encore à la mort ? Oui [  ] Oui [  ]





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