Fâché noir contre la fausse modestie

(Getty Images)Dans sa forme la plus maîtrisée, la fausse modestie est l’art de savoir se mettre en valeur sans que ça paraisse, en donnant l’impression qu’on parle d’autre chose que de soi, de notre grandeur d’âme ou de notre talent.

Ça demande une certaine finesse.

Exemple réussi : Dans un bar, pendant le cinq à sept, Mylène regarde l’heure et lance un «Oh, faut que j’y aille ! Et c’est certainement pas la pluie qui m’empêchera d’aller servir des repas aux pauvres !» Difficile de savoir si elle est modeste ou pas, si elle se contente de nous informer ou si elle se vante l’air de rien. On ne va tout de même pas lui reprocher de faire du bénévolat, hein ? Et impossible de ne pas ressentir une légère culpabilité quand on sait qu’à l’heure où Mylène préparera des grilled cheese aux plus démunis, on sera encore au bar à croquer des limes, lécher du sel et boire de la tequila en oubliant d’aller souper.

Mais les gens ne sont pas toujours aussi habiles. L’arrivée des réseaux sociaux a tué ce qui restait de subtilité et de délicatesse dans l’être humain. Alors, quand Francis écrit «Si je perds mes élections, je quitte le pays et je pars vivre au Liechtenstein», dans sa tête ça veut peut-être simplement dire que la situation politique au Québec le décourage. Mais, avec un minimum de mauvaise foi, il est difficile de s’empêcher de lire : «Attention, attention ! Je vous préviens, si je perds mes élections, le Québec subira une perte incommensurable dont il ne se remettra jamais : j’irai vivre au Liechtenstein, là où je n’ai aucun doute qu’un comité d’accueil m’attendra pour me remettre les clés de la ville pendant qu’un orchestre philharmonique me jouera l’hymne national.»

Une qui est soit vraiment pas subtile ou très très malhabile, c’est la jolie fille. Vous savez, la grande blonde mince avec pas un maudit défaut qui tente de nous faire croire qu’elle ne sait pas qu’elle est belle ? Ses deux statuts préférés :
1. Franchement ! Ça fait trois gars depuis ce matin qui me klaxonnent sur la rue ! Et au café on m’a demandé si j’étais mannequin, euh, lol ! Tellement pas !
2. Ohlala, regardez-moi sur cette photo où je pose en costume de bain! Je suis horrible, non ? J’ai le ventre gonflé par cet énorme sundae que je viens d’engloutir ! Dégueu.

La fille cherche des compliments, et ça marche. Tout son réseau s’empresse de la rassurer. «Ben voyons, tu serais belle même si t’avais mangé deux portions de lasagne». Les hommes ne sont pas vraiment plus subtils. Statuts préférés :
1. Attention, les amis, il va faire chaud aujourd’hui ! Déjà ce matin, quand j’ai couru mes cinquante kilomètres en joggant, c’était très humide !
2. Adieu [insérez ici le nom d’une personnalité décédée], c’est en m’inspirant de toi que je suis devenu l’homme que je suis aujourd’hui. Si seulement tu pouvais en inspirer d’autres !

Oui, il insinue qu’il est un grand homme et pas toi. Pourquoi ne pas laisser tomber la fausse modestie, plus embarrassante qu’autre chose, et ne pas plutôt se vautrer franchement dans l’amour de soi ? Rien qu’aujourd’hui, juste pour voir ? Allez, j’essaie.

C’EST MA 79E CHRONIQUE ET JE SUIS TOUJOURS AUSSI BON. C’EST ÇA QUI ARRIVE QUAND T’ES LE MEILLEUR CHRONIQUEUR AU MONDE. MAIS COMMENT AI-JE PU HÉRITER DE TOUT CE TALENT ? C’EST FOU !

Ouf. Ça fait du bien. Vous devriez essayer. En lettres majuscules, c’est encore meilleur.