Fâché noir contre la croissance personnelle

La croissance personnelle, on ne le penserait pas à première vue, mais c’est plutôt compliqué. (Getty Images)La croissance personnelle, on ne le penserait pas à première vue, mais c’est plutôt compliqué. On fait ça chacun dans notre coin, croître, un peu tout croche, au hasard des rencontres, des aventures et des blessures, et puis un jour on se retrouve devant un étalage de livres de croissance personnelle dans une librairie. On se croyait heureux mais on constate que ça ne va pas bien du tout. De toute évidence, si on se fie aux titres des ouvrages : 1. On ne vit pas à notre plein potentiel. 2. On veut une vie plus satisfaisante. 3. Les anges sont parmi nous.

On pourrait se contenter d’acheter quelques livres qui répondraient à nos interrogations nouvelles, mais ça ne sera pas suffisant. On est programmés, voyez-vous, à mener une vie de merde. Et puis comment peut-on retenir par cœur tous les secrets, les clés, les commandements, les règles, les objectifs et les formules magiques qui font rayonner notre ange intérieur ? On a besoin d’aide. Heureusement, ces auteurs proposent aussi des conférences et des stages en pleine nature presque tous les week-ends. Ça pourrait sembler coûteux mais, quand il est question de se faire ramancher l’âme, ce n’est pas le moment d’être gratteux.

C’est là que ça devient bizarre.

D’abord, la personne qui a écrit le livre ne s’appelle plus Solange Fortin ou Robert Bibeau. Sur la brochure explicative, on apprend qu’elle s’appelle maintenant Yasrah, Rhamdahm, Whatatataw ou Shawarma. (C’est son ange personnel qui lui a murmuré son nouveau nom, alors il n’y a pas de quoi rire.) Vous apprenez aussi que cette personne ne veut plus qu’on l’appelle « monsieur » ou « madame », mais bien « Gourou », en n’oubliant pas la majuscule. Bah. Si cette personne est capable de réaligner vos chakras avec votre Moi cosmogonique pour quelques centaines de dollars, elle mérite bien de se faire appeler comme elle voudra.

Gourou Rhamdahm vous convie donc à sa conférence intitulée « décristallisation de l’empreinte de la naissance et libération du karma en créant un statut zéro par une approche renouvelée de la manifestation intentionnelle du repentir de la méthode Ho’oponopono ». L’essentiel de la conférence consiste à tenter d’en expliquer le titre. Ça reste peu intéressant alors on file en douce et on s’inscrit plutôt dans les ateliers. Hypnothérapie, speed-détente, échangélisme, yogargarisme, toutes les ressources sont mises à contribution pour requinquer les âmes déglinguées.

Mais, comme dans toute bonne chose, il finit par y avoir de l’abus.

Tu commences en bouquinant à la recherche d’un livre pour te pomponner l’aura et quelques jours plus tard tu te retrouves à la campagne au coin d’un feu avec Gourou Rhamdahm qui te coupe un bras pour le manger avec ses disciples au nom de ton épanouissement personnel.

    Bon, j’exagère peut-être un peu.

N’empêche, la croissance personnelle, j’ai toujours trouvé ça louche. Kaya, je l’aimais davantage lorsqu’il s’appelait Francis Martin et qu’il chantait « Rock it » sur une balançoire avec sa chemise bouffante déboutonnée. Les petits regards cochons qu’il lançait à la caméra m’inquiétaient beaucoup moins que ses envies de m’apprendre à « développer mon autonomie spirituelle par l’angéologie traditionnelle ». Alors tant pis pour ma croissance.

De toute façon, ma mère m’a toujours dit de me méfier des gens qui veulent me tripoter le chakra.

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