Fâché noir contre l’amour (dans les chansons)

(Getty Images)Tu le sais déjà parce que tu as vu le film Footloose une dizaine de fois en cachette, mais je te le répète ici: la musique rock, c’est mal. Pas seulement parce que son rythme accrocheur te pousse à faire des déhanchements lubriques qui incitent au coït, mais aussi parce qu’elle influence nos histoires d’amour. L’amour et le rock évoluent à peu près de la même façon. Quelques tendances générales ressortent du lot.

En 1940, c’était : Je t’aime, je t’aime, je t’aime, oh oui, je t’aime.
En 1950 : Demande à ton papa si je peux t’aimer.
1960 : Je t’aime choubidouwa même si ton papa veut pas doubidouwa.
1970 : Je t’aime, j’aime tout le monde, woah je trippe alaloulaïlouuu.
1980 : Je ne t’aime pas et l’amour c’est de la merde.
1990 : Tu ne m’aimes plus, tant pis, je te déteste.
2000 : Frotte tes [censuré] sur ma grosse [censuré] pendant que je te lèche la [censuré], yo !
2010 : Je m’aime et tu devrais m’aimer aussi.

Comme le sexe subit l’influence de la pornographie, l’amour subit celle, tout aussi dévastatrice, de la musique. C’est que, peu importe l’époque, les chansons ont une nette tendance à la surenchère. Tu te penses bon parce que t’as eu l’idée d’acheter des fleurs pour l’anniversaire de ta blonde. Pendant que le fleuriste prépare ton bouquet, tu entends à la radio Robert Charlebois qui chante « j’me tatoue ton nom tout partout ». De quoi tu vas avoir l’air avec ton tapon de gerberas à douze dollars, alors que l’autre se tatoue son nom tout partout, perd vingt kilos et va à des séances «d’aérobiques» ?

De rien. Tu vas avoir l’air de rien.

Et tout ce monde-là semble compétitionner pour savoir qui sera l’amoureux ultime. Ça se bouscule et ça se pile sur la tête, ça s’empare du micro et ça chante un truc qui dépasse l’entendement, tellement dingue que personne n’y avait pensé avant. Mais une fois que Brel a chanté «laisse-moi être l’ombre de ta main, l’ombre de ton chien» dans ce qui semble être une des chansons d’amour les plus populaires, qu’est-ce qu’on peut ajouter ? Avec Cabrel qui chante «Je t’aimais, je t’aime et je t’aimerai», on pourrait dire qu’on a fait le tour du sujet.

À force de renchérir, ça finit par basculer dans l’étrange ou le carrément morbide. «Et si tu n’existais pas, dis-moi pourquoi j’existerais». Ça sonne comme la confession d’un dépressif suicidaire. On sent que ça va mal finir si jamais t’as la mauvaise idée de rompre. «Every breathe you take I’ll be watching you». Euh. Tu veux vraiment surveiller chacune de mes respirations ? Relaxe, chose. Je comprends que tu m’aimes, là, oui, mais faut pas capoter non plus. Est-ce que je peux dormir sans t’avoir à deux pouces du nez, les yeux grands ouverts, à m’observer baver sur l’oreiller ? T’as pas autre chose à faire, des fois ? Aller travailler ? T’occuper de ton hygiène corporelle ? Regarder par là-bas pendant que je m’enfuis ?

Si tu veux vraiment faire plaisir à ta blonde, laisse-faire les fleurs. Chante-lui des affaires épeurantes.