Faché Noir: les guichets automatiques

J'avais un chèque à déposer et il ne reste plus d'enveloppes mais ça va, ce n'est rien, je ferai ça une autre fois.…

L'homme vient tout juste de fêter son quatre-vingt-douzième anniversaire. Comme cadeau, un de ses fils l'a fait entrer dans la modernité en remplissant à sa place une demande de carte de guichet automatique. «Tu vas voir comme c'est pratique, papa! Tu vas sauver du temps!»

C'est aujourd'hui qu'il l'étrenne. Il la sort de son portefeuille et cherche  le trou où l'insérer. Il essaie celui-ci, celui-là, et finit par trouver le bon. Il pousse. Mauvais côté. Il essaie de nouveau. Mauvais côté. Il ne reste que deux possibilités. Il se trompe encore. J'aurais parié qu'il l'aurait eu en quatre coups mais non, il essaie des côtés qu'il a déjà essayés avant. Et, enfin, la carte s'enfonce dans la machine. L'homme tente de répondre aux instructions en appuyant sur les chiffres. «Préférez-vous les instructions en français, en anglais ou en mandarin?» Il répond «8». Mauvaise réponse. Il réessaie, s'aperçoit enfin que l'écran est tactile et répond aux questions. Il entre son code d'accès. Cinq chiffres, mouvements lents, mains tremblotantes.

Moi? Je suis derrière et j'attends. Je serre la mâchoire si fort que je me demande si les dents ne vont pas m'exploser dans la bouche. Vous savez, ce moment terrible où vous attendez depuis déjà trop longtemps mais où l'orgueil vous pousse à rester là plutôt que de partir à la recherche d'une autre banque?
La nuit tombe. Ma journée de congé est déjà terminée. Moi qui voulais retirer de l'argent pour aller bruncher avec des amis, c'est raté. Mais bon. Ça va. Je suis conciliant. Je comprends sa situation. Nous sommes tous passés par là. Je respecte les aînés. J'admire sa persévérance. J'appelle ma blonde pour dire que je ne rentrerai pas coucher. Noël est encore loin mais je suis prévoyant, j'appelle aussi mes parents pour les prévenir que j'arriverai en retard au réveillon. Ne m'attendez pas pour ouvrir les cadeaux.

L'homme répond difficilement aux questions, ce qui est plutôt normal puisqu'il ne sait pas lire le mandarin. Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. Grâce au hasard et à la loi des probabilités, il réussit à déposer trois chèques, un par enveloppe, à virer des fonds de sa marge de crédit à son compte d'épargne, puis de son compte d'épargne à son compte chèques, et à retirer l'argent de ses REER.

J'avais un chèque à déposer et il ne reste plus d'enveloppes mais ça va, ce n'est rien, je ferai ça une autre fois. J'ai le moral. Ça avance. Le retraité prend de l'assurance et de la vitesse. Je sens que le week-end n'est pas tout à fait perdu. L'espoir me réanime.

Il sort un truc de sa poche. C'est quoi, ce machin? Un passeport? Un calepin de notes? Un livret de banque. Ça existe encore, des livrets de banque? Il cherche le trou où l'insérer pour le mettre à jour pendant que je m'écroule par terre, dans la sloche brune qui imbibe le tapis et je me roule en position fœtale pour méditer, fasciné par tout ce temps que la technologie fait gagner aux uns et perdre aux autres.

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