Fâché noir contre les voisins

Je sirotais mon cinquième café de la matinée en cherchant un sujet de chronique, le regard en l’air, comme si les idées allaient soudainement s’inscrire d’elles-mêmes au plafond de mon bureau. Attiré par le bruit étrange devant chez moi, je me suis posté à ma fenêtre et, pour tuer le temps, j’ai observé deux petits délinquants tenter de démolir un vélo à coup de bâton de baseball. Leur optimisme était presque touchant mais, malgré qu’ils aient en leur possession un solide Louisville Slugger en aluminium, je doutais fort qu’ils arrivent à tordre le vélo dans une forme sculpturale intéressante avant de se lasser et de retourner à leurs loisirs habituels (enfoncer des fourchettes dans des prises de courant, brûler des voitures ou noyer des chats). Je les ai laissés à leur bricolage et j’ai été m’asseoir sur le balcon d’en arrière.

Il n’y avait rien d’autre que le spectacle habituel: le guitariste amateur gratouillait les deux seuls accords qu’il a appris, dans l’ordre et dans le désordre. Son voisin de palier, dans une pose tout en élégance, se coupait les ongles. Au rez-de-chaussée, un Jack Russell alternait entre déterrer un plant de tomate et pisser sur de la rhubarbe.

[Fait amusant: saviez-vous qu’un Jack Russell, lorsque son maître est absent, est capable de japper toute une nuit sans jamais s’arrêter?]

Et puis, miracle, j’ai enfin vu LA BÊTE DE L’OMBRE™. Celle qui se terre sur son balcon, dans l’encoignure d’un immeuble que je ne peux pas voir d’où je me situe. Depuis plus d’un an que j’habite ici, je n’avais jamais pu voir à quoi la bête pouvait bien ressembler. Je l’avais entendu, certes. Beaucoup. La bête tousse et crache, une vraie belle toux de fumeur, tonitruante et bien grasse, qu’on imagine pleine de mucus grumeleux, si puissante qu’à chaque fois je me demande si elle ne vient pas d’exhaler son dernier souffle. Mais non. Tous les jours, avec une régularité exemplaire, à partir de 7h30 le matin jusqu’au soir, elle tousse et crache. (Je l’ai tendrement surnommée «mon réveille-matin venu des entrailles de l’enfer».)
L’aspect de la bête m’a plutôt déçu. Pour vivre parmi les humains sans trop se faire remarquer, elle a pris l’apparence d’une dame comme j’en croise souvent dans le quartier: teint vert, surplus de poids et repousse apparente. Elle tenait une bouteille de bière d’une main et une cigarette de l’autre. Elle a passé un bras par-dessus sa clôture et a versé de la bière par terre pour faire boire un chien, peut-être alcoolique sans que ses maîtres en comprennent la raison. LA BÊTE DE L’OMBRE™ a ri et toussé, puis est repartie pour un autre mille ans dans la moiteur humide de l’obscurité, son habitat naturel.

Et moi, je n’avais toujours pas d’idée de chronique.

J’ai remis l’écriture à plus tard et je me suis occupé des poules que j’élève dans ma cour. Et puis j’ai sorti ma cornemuse. C’est un instrument difficile à maîtriser, mais je suis bien déterminé à apprendre à jouer tous les succès de la Compagnie Créole d’ici la fin de l’été.


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