Fâché noir contre les bonnes causes

Tous les ans, Movember fait surgir des moustaches sur des milliers d'hommes au Canada …Déjà, dans l’escalier roulant qui me mène hors de la station de métro Mont-Royal, je peux sentir leur présence. Ils savent qu’un métro vient d’arriver, rempli de proies. Ils sont aux aguets. Il n’y a aucun endroit où se réfugier. Je devrai les affronter.

Je sors et, sur la grande place où se donne rendez-vous toute la jeunesse hipsterienne de Montréal, je me sens aussi vulnérable qu’un bébé phoque sur la banquise à la saison de la chasse. Je suis en danger. Tout de même armés de stylos et de formulaires d’adhésion plutôt que de gourdins, les militants de Greenpeace sont là. Partout. Les passants n’ont aucune chance. Ils se font traquer sans relâche et, même s’ils tentent de filer discrètement d’un côté ou de l’autre, en se donnant des airs pressés ou en faisant semblant de parler au téléphone, les militants les retrouvent et les paralysent à coup de jeunes sourires pleins de dents. « Vous préférez faire un don de cent mille dollars tout de suite ou qu’on prélève mille dollars par mois pour le reste de vos jours à même votre compte de banque ? Ça vous donne droit à une carte de membre et à une revue mensuelle. Évidemment, si vous ne vous sentez pas vraiment concerné par l’environnement, vous pouvez donner moins de cent dollars. Vous aurez droit à un stylo. »


Je n’y échappe pas. Ils me retrouvent alors que je rampais derrière un tas de vélos. Je me redresse dignement, j’époussette mes vêtements et, vaincu, je m’offre à eux. La planète va mal, me dit-on, et j’y suis probablement pour quelque chose. Oui, je sais, je suis coupable : je pourrais recycler encore un peu plus, gaspiller moins d’eau en buvant des courts plutôt que des allongés, et cesser de faire fondre des glaces dans mes gin-tonics. Mais, plutôt que d’avouer mes crimes à cette jeune fille, j’y vais d’un beau sourire et d’un petit mensonge : « Un de tes collègues m’a donné toute l’information quand je suis passé tantôt, merci ! »

Ça marche. Je file.


Oh ? Je ne te vois pas, mais je sens que tu me fais de gros yeux choqués et une moue boudeuse, là. Rassure-toi, ami lecteur, je suis sensible aux causes ! Je donne, particulièrement lorsqu’un ami proche participe à une campagne de financement en skiant toute la nuit, en faisant Montréal-Québec à vélo ou, plus modestement, en se laissant pousser la moustache. J’appuie une cause même si leur porte-parole est un humoriste qui n’a fait rire personne depuis 1996. Pourquoi pas ? Il y même quelques chanteurs qui, plus ils s’impliquent dans leurs rôles de porte-parole, moins ils ont le temps de chanter, et c’est plutôt une bonne affaire. Une chose est sûre, il faut donner ! Qu’on en finisse avec tous les cancers et, s’il vous plaît, qu’on me pardonne si j’ai une petite demande spéciale, mais j’aimerais vraiment qu’on règle le cas du cancer de la prostate avant que je fête mes cinquante ans.

Parce que c’est à cet âge qu’on demande aux hommes de passer une coloscopie préventive. J’ai été voir ça dans Google, j’aurais pas dû. C’est beaucoup moins agréable à regarder que Mitsou qui se palpe pour la fondation du cancer du sein. Et on ne vous offre même pas de stylo.

 





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