Fâché Noir contre le téléphone intelligent

Une vidéo sur YouTube, vue des millions de fois, filmée par une caméra de surveillance: On y voit une dame marcher dans un centre commercial, et toute son attention est portée sur son téléphone cellulaire. Elle envoie un texto et avance d’un bon pas, sans regarder où elle va. Devant elle, une fontaine. Elle approche. Ne lève pas les yeux. Suspense. Elle finit par tomber dans l’eau, la tête la première, et en ressort honteuse et trempée. Bien que mes parents m’aient appris à ne pas me réjouir du malheur des autres, visionner ce clip me procure à chaque fois une immense satisfaction. Dans la vie, tu marches ou t’écris. Tu fais pas les deux en même temps. Texter et rouler, c’est pire. Oui, grand trentenaire épais de la rue Marquette qui n’a pas l’air de vouloir vivre vieux, c’est à toi que je m’adresse : texter à vélo sur une rue étroite à sens unique en roulant dans le mauvais sens, la langue sortie et les cheveux au vent, C’EST MAL.

Le téléphone intelligent est tout de même un outil merveilleux. Fut un temps où, pour éviter de perdre une bonne idée, j’avais des calepins de note dans toutes les pièces de l’appartement et dans tous mes manteaux. Je ne perdais pas mes idées, certes, mais je les retrouvais trois saisons plus tard, sans me souvenir du contexte ni de la signification. Je cherche encore qu’est-ce que «modifié / ego ---> repérage / transformé» peut bien vouloir dire.    
Maintenant, je prends mes notes dans mon téléphone et en arrivant chez moi, hop, ça se transfère sur mon ordinateur comme par magie. Ça me fait gagner du temps, alors j’en profite pour me bricoler des sonneries à partir de mes chansons préférées, je cherche la parfaite alerte de texto, juste assez énergique mais pas trop dérangeante, ou encore je m’applique à détruire l’habitat naturel de méchants petits cochons coiffés de couronnes.

«Oui mais là, hé, ho, attends minute, t’es pas censé être fâché noir contre les téléphones intelligents, toi?» vous entends-je hurler en cassant de menus objets. Il faut donc que je précise : je n’ai rien contre mon appareil. C’est contre le vôtre que j’en ai.
Un peu comme écrire dans un agenda vous évite d’avoir à retenir des dates, on dirait que de se servir d’un téléphone intelligent vous évite de vous servir de votre intelligence. Je déteste l’habitude que vous avez d’arrêter au bout d’un escalier roulant bondé pour vérifier vos courriels pendant qu’on s’empile derrière vous. Je déteste quand, dans les toilettes publiques, vous vous géolocalisez sur facebook en urinant pendant que je patiente avec une envie pressante. Je déteste quand un ami ne peut s’empêcher de regarder son afficheur pour voir qui l’appelle au moment où je lui avoue que je dois cent mille dollars en dettes de jeu à la pègre, que j’ai envie de devenir une femme ou que je trouve le dernier album de Brigitte Boisjoli vraiment pas mauvais. Je déteste quand on me prend en photo au moment où je m’y attends le moins et que j’ai un air idiot, la bouche grande ouverte et les mains en l’air. La fonction «donner à cette photo l’apparence d’un vieux Polaroid pourri» n’y change rien.

Je vous aime, mais seulement quand votre téléphone est hors de ma vue. Vous voilà prévenus : le jour où je serai capable de faire apparaître des fontaines, vous allez être sérieusement dans le trouble.