Fâché Noir contre le snobisme alimentaire

Le snobisme alimentaire, comme tous les autres vices, s’acquiert très tôt dans la vie. À l’école, évidemment, là où on désapprend toutes les bonnes manières que nos parents ont perdu leur temps à nous inculquer. Le besoin de se comparer et, idéalement, d’être meilleur que les autres vire très vite à l’obsession. Dans mon temps, c’était: «Ahah! C’est moi le plus cool! J’ai deux Jos Louis comme dessert et toi t’as rien qu’une pomme!» En ce 21e siècle plus sophistiqué, j’imagine que c’est devenu: «Ahah! C’est moi le plus cool! Mon sac de 100 grammes de biscuits faibles en gras saturés a un meilleur apport en fibres que le tien!»


On pourrait croire que ça se corrige dans la vie adulte, mais non. C’est pire. Croquez dans une pomme pendant une pause, au bureau. Vous verrez les regards inquisiteurs de vos collègues se tourner vers vous, et c’est avec une démarche altière qu’ils repasseront quelques minutes plus tard devant votre poste de travail, l’air de rien, l’un croquant dans son kumquat juteux, l’autre picossant à la cuillère dans son pitaya bien mûr. Les gens rivalisent d’imagination pour humilier votre McIntosh poquée avec des fruits obscurs venus d’on ne sait où.


Non seulement les goûts, ça se discute, contrairement à la croyance populaire, mais c’est même la source d’interminables conflits. Par exemple, il a des choses que votre entourage ne vous pardonnera jamais. Avouez à votre cercle d’amis que vous n’aimez pas les fruits de mer et attendez les réactions. «Quoi? Ben voyons! Ça a tu de l’allure! C’est tellement bon! Tu sais pas ce que tu manques! C’est quand la dernière fois que t’en as mangé?» Les commentaires sont si prévisibles que c’en est presque réconfortant.


À en croire ces snobs alimentaires, le homard serait un met raffiné. Pardon? Cette bête morte, étendue pour son dernier sommeil sur une grosse motte de riz blanc, accompagnée d’un bol de beurre à l’ail fondu? Rarement ai-je vu de scène aussi disgracieuse qu’un être humain, d’apparence civilisée quelques minutes avant, revenir à l’état sauvage en tentant de manger la bestiole et s’en mettre plein la chemise, la bouche dégoulinant de beurre et de riz trop cuit, en respirant fort et en souillant sans relâche de grandes poignées de serviettes de papier.


Les sushis, c’est la même histoire. Un peu comme les produits Apple, si on ne leur voue pas une aveuglante passion, on se fait regarder comme si on était dans un stade avancé de la lèpre doublé d’une varicelle sévère. On te précise que c’est probablement parce que t’as pas goûté les bons. C’est un fait statistique : tout le monde connaît LE meilleur resto de sushis. J’écoute mes amis et je prends des notes, j’ai donc une liste de cinquante restos de sushis qui sont tous LE meilleur. Ça me fait bien rire, parce que c’est moi qui connais LE seul et unique meilleur resto de sushis. Mais je ne vous dirai pas c’est lequel, parce que je ne voudrais pas passer pour un snob.


Quoiqu’il est probablement trop tard.

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