Fâché Noir contre le salon du livre

Parfois, je suis écrivain. Un écrivain, ça passe le plus clair de son temps tout seul assis devant son ordinateur, habillé en vêtements mous, à attendre l’inspiration en touillant son café. Son éditeur, soucieux que l’écrivain ne perde pas tout contact avec le monde extérieur, lui offre de temps à autre une thérapie de choc en le jetant dans la foule des salons du livre. Visite guidée.

Le Salon du livre est une occasion formidable pour l’écrivain de rencontrer son lecteur. Mais son lecteur préfère habituellement se mettre en file pour aller observer Josée di Stasio, Michèle Richard ou maman Dion de plus près. C’est qu’il est intimidant, l’écrivain ; on ne le connaît pas beaucoup. On ne le voit presque jamais à la télé, sauf s’il est aussi humoriste ou s’il a perdu toute sa famille dans un tsunami. (La combinaison des deux lui vaudra une « carte chouchou » à Tout le monde en parle.)

L’écrivain regarde le lecteur potentiel en tentant de se faire discret, pour ne pas l’effrayer alors qu’il s’avance timidement à sa table. Le visiteur prend un livre dans ses mains, tente d’en lire le résumé mais sent bien qu’on l’observe. Le visiteur repose le livre sur la pile, sourit timidement puis s’éclipse, l’air de dire « Je vais y penser », et tente de trouver la file pour Jacques Duval, Josélito Michaud ou Luis de Cespedes.

L’écrivain, à nouveau seul, dort les yeux ouverts en attendant que la journée finisse. Et c’est là, alors qu’il ne l’attendait plus, qu’un lecteur fend la foule qui attend de rencontrer Éric Salvail ou Petr Svoboda et, par le langage des signes, demande qu’on lui dédicace son livre. Phénomène étrange : le lecteur le plus intimidé par l’écrivain est aussi celui qui prend la peine de se déplacer pour le rencontrer.

À ce moment, l’écrivain a des sueurs froides. Il a devant lui un lecteur qui a acheté son livre, qui a payé le droit d’entrée du salon et a peut-être fait des centaines de kilomètres rien que pour le voir. Il mérite donc une dédicace à la hauteur. Mais voilà : l’écrivain travaille lentement. Il laisse l’inspiration venir, fait un plan, fait un somme, niaise sur facebook, écrit un premier jet, peaufine, pleure, corrige, chiâle, retravaille avec l’éditeur, retravaille avec un correcteur… ici, il est seul au combat, obligé de se jeter dans l’action. L’unique moyen d’exprimer sa gratitude à cet ami lecteur venu le rencontrer, ce serait de le serrer dans ses bras, la tête appuyée sur son épaule, et lui susurrer tendrement une berceuse africaine à l’oreille. Mais l’écrivain est aussi intimidé par son lecteur que le lecteur l’est par l’écrivain. Alors, au bout d’un long moment de réflexion, il signe « bonne lecture ! » et regarde son lecteur déçu aller se mettre en file pour rencontrer la dernière gagnante de Loft Story, qui présente son livre intitulé « Si j’auras fourré avec Billy, j’auras pas gagné ».

Une fois sa séance de dédicace terminée, l’écrivain oublie tous ses soucis et se glisse incognito dans la foule qui trépigne en attendant l’arrivée de Nathalie Simard.


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