Fâché Noir contre le recyclage

(Getty Images)Je devais avoir quatorze ou quinze ans. Ma mère faisait la vaisselle alors je gardais mes distances, attendant qu’elle ait terminé pour aller grappiller des biscuits Whippets dans le frigo sans avoir à offrir mon aide. Je l’ai épiée alors qu’elle rinçait une boîte de conserve, qui n’allait même pas lui servir de porte-crayon : elle l’a jetée, propre, dans un bac vert. Curieux, je me suis approché.

Recyclage, qu’elle m’a dit, en me glissant un linge à vaisselle dans les mains.

Peu de temps après, un employé de la ville est venu à mon école pour nous expliquer ce qui allait ou n’allait pas dans les bacs. Boite de céréales, oui, boite de pizza, non. Plastiques numéros 1, 2, 4, 5, et 7, oui, plastique numéro 6, non, plastique numéro 3, ça dépend où vous habitez. Des questions ?

Pas de question.

C’était plutôt simple, alors on aurait pu croire que tout le monde avait compris. Mais non. Chaque fois que je reprends mon bac, quelques heures après le passage du camion de ramassage, j’y retrouve des surprises. Il y a des gens dans mon quartier qui n’écoutaient pas en classe et qui croient que tout se recycle, même une crotte de chien emballée dans un sac transparent. (Non. La réponse est NON.)

J’avoue qu’il m’arrive aussi de transgresser les règles. C’est qu’il y a deux types de recyclage : celui qu’on fait devant témoins, et celui qu’on fait seul. Oui, il m’arrive de jeter un Post-it aux poubelles ou d’abandonner une pile 9 volts, ni vu ni connu, dans mon bac. Je suis loin d’être parfait (vous l’aurez remarqué) et mon empreinte écologique n’est certainement pas aussi légère que celle de mes voisins qui, en plus de composter, appliquent sans faillir la règle des huit R : Réduire, Récupérer, Recoudre, Réutiliser, Rabibocher, Refiler à quelqu’un d’autre, Recycler, Ressuciter. Le genre de personnes qui me donnent des complexes alors que j’ai une centaine de sacs réutilisables de la SAQ entassés dans un placard. Et ils ne sont pas les seuls à me faire sentir incompétent : j’ai une amie consciencieuse au point de faire pousser sa luzerne parce que celle à l’épicerie est vendue dans un contenant non recyclable. Probablement qu’elle fabrique elle-même son shampoing et qu’elle fait pousser du chanvre dans son jardin pour s’en faire des vêtements.

Mais bon. Je fais tout de même plus d’efforts que l’autre débile qui dépose des cacas canins dans mon bac, et je suis conscient que le recyclage a ses vertus. Avec le papier qu’on récupère, on fait de pratiques annuaires téléphoniques qui forment des petites montagnes devant les immeubles, avant d’être recyclés à nouveau. Avec le plastique, on fait des bouteilles dans lesquelles Coca-Cola et Pepsi peuvent faire rouler l’économie en nous vendant l’eau de nos robinets. On fabrique aussi des sacs biodégradables qui se décomposent en quelques mois dans les sites d’enfouissement de déchets. C’est une ingénieuse trouvaille, et je vous confirme qu’ils se décomposent aussi dans une valise de voyage. Je viens d’ouvrir la mienne et elle est tapissée de centaines de flocons impossibles à ramasser à cause de l’électricité statique.

 

Ce sont sans doute les dieux du recyclage qui me punissent pour une boîte de conserve mal rincée.


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