Fâché Noir contre le moment présent

Ce n’est pas sans raison qu’on retrouve des tas de livres dans les librairies qui tentent de nous aider à apprécier le moment présent. C’est que le moment présent est difficile à aimer. Pour tout dire, je connais pas grand-chose qui soit plus susceptible de me gâcher ma journée que le moment présent.
Ne t’emporte pas, ami lecteur aux sourcils froncés. Je sais que tu es exactement comme moi. Prends ton anniversaire, par exemple. Souviens-toi des jours heureux que tu as passés après avoir trouvé ton cadeau dans un garde-robe, du plaisir que tu as eu à le brasser pour tenter de deviner ce que ça pouvait bien être, pour te rentre compte le jour de ton anniversaire que sous le motif coloré de l’emballage se cachait une boîte de séchoir à cheveux. Une autre surprise t’attendait: c’était même pas un foutu séchoir plate qu’on t’offrait en cadeau, mais un poêlon qu’on a jugé bon de mettre dans une boîte quelconque pour mieux l’emballer. Ce cadeau, qui hier encore emplissait ton cœur de joie, te donne maintenant des envies de génocide.

Les voyages, c’est encore pire. Tu planifies une escapade à Paris depuis six mois. L’anticipation est merveilleuse, et tu rêves du moment où tu te retrouveras à siroter un Ricard attablé au Café de Flore, haut lieu mythique du boulevard Saint-Germain, autrefois fréquenté par quelques personnes que tu admires: Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Guillaume Appolinaire ou Marcel Béliveau. Et puis t’y voilà enfin. Tu grimaces en voyant les prix sur la carte, mais tu tiens bon et tu te commandes un Ricard. Tu essaies de profiter du moment présent, mais la file d’attente de touristes qui se bousculent tout près de ta table et qui te regardent avec des gros yeux, l’air de dire «Non mais c’est qu’il va y passer la journée, ce taré?» te déconcentre un peu. Et puis tu t’aperçois avec stupéfaction que t’aimes même pas le Ricard. Les voyages gagnent en valeur sentimentale une fois qu’ils sont passés, car on se les rappelle en regardant les photos et, à moins d’être un peu fêlé, c’est plutôt rare qu’on prenne nos mésaventures en photo. (Le poulet qui nous a rendu malade dans l’avion. Les toilettes turques les plus sales au monde au cimetière Montparnasse, l’agent de tourisme qui perd son sang froid devant son millionième touriste égaré.)

«Oui mais là, hein, ho, me direz-vous en fronçant à nouveau les sourcils, c’est ton problème si tu sais pas apprécier le moment présent. Moi je vis comme s’il n’y avait pas de lendemain et c’est le bonheur.»

J’avoue que je suis très peu fêtard et beaucoup trouble-fêtard, alors je te dirai ceci : tu ne vis pas du tout comme s’il n’y avait pas de lendemain. Si c’était le cas, tu serais en train de courir dans un champ de blé ou de humer le parfum des fleurs, après t’être empiffré de poulet frit, de champagne et de crème glacée à la pâte de biscuit, pendant que ton patron se demande où t’es passé. «Désolé, boss, j’étais vraiment persuadé qu’il n’y aurait pas de lendemain. Je dois vous prévenir que ça m’a incité à mettre le feu à votre voiture, remplir votre piscine de fumier et rouler sur votre saleté de chien qui gueule tout le temps. Rassurez-vous, tout s’est passé très vite, le petit Cachou n’a pas eu le temps de souffrir.»
J’ai l’impression que la plupart des gens qui ont vécu comme s’il n’y avait pas de lendemain se sont retrouvés en prison. Et c’est tout ce qu’ils méritent.

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