Fâché noir contre la quarantaine

Le 1er août 2011. C’est la date où je me suis officiellement senti vieux. Les remontrances de mon médecin de famille avaient parti le bal, mais c’est à la pharmacie que ça s’est officiellement passé. J’avais une prescription pour «c’est pas de vos oignons mais rassurez-vous ce n’est pas une ITSS» que j’ai remise à la jeune et jolie pharmacienne. Je l’aurais peut-être draguée si j’avais su comment on fait mais, en attendant qu’elle prépare ma commande, j’ai compté sur mes doigts l’âge qui séparait ma jeune quarantaine de sa jeune vingtaine. Ça faisait vraiment beaucoup de doigts. Elle m’a arraché à mes calculs en m’appelant au comptoir pour me remettre mes médicaments et c’est là que le coup de hache a définitivement été planté dans l’arbre mort de ma jeunesse, avec une voix douce et un sourire affable:

«Vous savez, on peut livrer vos médicaments à votre domicile, sans frais.»

Le silence s’est installé entre nous deux. J’avais la bouche en un «o» grimaçant, prêt à lancer une réplique assassine, mais rien ne m’est venu. Pour cette jeune fille en fleurs j’étais un pépère, décrépi au point que la marche de chez lui jusqu’à la pharmacie semblait être une tâche si lourde que je méritais de rester à la maison, qu’on me livre ma commande à domicile pendant que  j’attendais en écoutant la télé, avachi dans un Lay-Z-boy, les pieds dans mes pantoufles, profitant de la poignée d’heures qu’il me restait encore avant la mort.

J’ai poliment décliné l’offre et je suis rentré chez moi en rasant les murs. C’est roulé en boule sous ma table de travail, à broyer du noir, que m’est venue l’idée de noter les bons côtés de la quarantaine. Je n’avais ni la force ni l’envie de me relever alors j’ai tout gravé ça sur le plancher flottant. Avec mes ongles.

* Plus besoin de se déguiser à l’Halloween.
* Inutile d’avoir une opinion sur Justin Bieber ou Lady Gaga.
* Inutile même de savoir qui ils sont.
* Faire un signe de « devil » sur les photos n’ajoute rien à ma personnalité.
* Les concours de boissons ne consistent plus à boire le plus de bière possible en un minimum de temps, mais simplement à trouver un bon porto à offrir en cadeau.
* Quand vous voyagez, plus personne ne vous suggère comme « bonne adresse » une auberge de jeunesse équipée de dortoirs et d’une seule douche pour 80 personnes.
* Aucun gang de rue n’essaie de vous recruter.
* Aucun gang de rue n’essaie de vous voler, les jeunes étant convaincus qu’à votre âge vous payez seulement par chèque et que votre définition de «nouvelle technologie» est un téléphone à roulette branché dans le mur.
* Le golf, la marche et même le simple fait d’être debout et encore vivant comptent pour de l’activité physique.

Oui, bon, j’avoue que c’est pas grand-chose, mais c’est un début. Ça m’aura au moins donné le courage de sortir d’en dessous de ma table. En attendant de trouver d’autres points positifs, j’essaie de dire «je suis un quadragénaire» sans que me vienne la nausée.
Mes félicitations à ceux qui sont passés par là et bonne chance à ceux qui y arrivent.