Fâché Noir contre l'envie de quitter Facebook

Une fois, j’ai quitté Facebook.

J’avais fait ça comme un pro. Je ne m’étais pas contenté de cliquer sur «supprimer le compte», puisqu’il suffit d’un simple clic pour le réactiver. Je m’étais débarrassé de tous mes amis un à un, de façon à ce que si l’envie me prenait de revenir, j’aurais à leur faire une nouvelle demande d’amitié et me faire humilier à chaque fois en me faisant dire «Ahah ! T’as essayé de partir et t’es revenu, hein? Espèce de gros débile!» (Mes amis sont durs, parfois.) J’étais certain que l’orgueil serait plus fort que tout. Gnagnagna! Je vous quitte et je vous emmerde tous! C’est qui le meilleur, hein? C’est qui?

Une semaine plus tard, j’étais revenu.

Pas plus fin que les 800 millions d’autres utilisateurs, qui en ont envie au moins une fois l’an, je suis incapable de partir. Ce n’est pourtant pas les raisons qui manquent.

On se croyait marginal dans nos goûts mais on découvre que tous nos «amis» aiment les mêmes groupes obscurs que nous, les mêmes films méconnus, les mêmes livres épuisés. On aime la websérie «Bref» comme 867 975 autres personnes. Facebook nous rappelle que nous sommes ordinaires. Il nous rappelle aussi qu’un ami» nous a identifié sur une photo où l’on exhibe un double menton en tentant de remonter notre zip en sortant des toilettes d’un bar après s’être mouillé le pantalon en tentant de se laver les mains.

On se rend compte que, malgré nos efforts à se lier d’amitié avec des vagues connaissances de l’école secondaire et avec les vedettes qui acceptent n’importe qui, on ne sera jamais «complet désolé». Et puis notre envie de partir sans être capable de le faire nous rappelle notre manque de volonté. Il semble que notre désir d’épier tout le monde et de pouvoir les juger dans le confort de notre salon l’emporte sur le reste.

Avant Facebook, je pouvais passer des semaines sans avoir de nouvelles de mes amis proches. Maintenant, je suis au cinéma et ça me démange d’aller lire leurs statuts parce que je n’ai rien su d’eux depuis au moins une heure. Quel est ce phénomène qui fait qu’on ressent un besoin viscéral de savoir que Françoise fait de la soupe aux lentilles et que Guillaume lit le dernier Matthieu Simard dans un café de la rue Masson? J’ai fait mes recherches: Un peu comme l’herbe aux chats le fait pour votre minou préféré, l’arrivée constante d’information nouvelle sur les réseaux sociaux agit comme de microstimulus et déclenche tout un tas de trucs et de machins dans le cerveau, ce qui procure une légère sensation d’ivresse. (Voilà pour la partie informative de la chronique. Je vous mettrais même un lien vers l’article scientifique où j’ai trouvé cette info si je ne l’avais pas perdu. Facebook m’a déconcentré.)

Les seules personnes qui ont réussi à quitter Facebook l’ont fait pour migrer vers un autre réseau social : google+. Ils avaient envie de se sentir comme des précurseurs, j’imagine. Ils rêvaient d’être des découvreurs de territoires inexplorés, voire même des grands bâtisseurs. Ça me donne plutôt l’impression qu’ils ont quitté un hôtel à l’ambiance festive pour se retrouver dans un grand stationnement souterrain à peu près désert. Je ne sais même pas comment ils s’y sont pris pour partir. Depuis la dernière mise à jour (il y en a au moins une par jour), l’option « supprimer le compte » est introuvable. Facebook, on y est, on y reste. Alors, aussi bien devenir des amis.

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