Fâché noir contre l'été

ÉTÉ: Saison qui dure un ou neuf mois, selon qu’on calcule à partir de la température ou de mes allergies.

L’été et moi, on ne s’entend pas très bien. Ça date probablement de ma jeunesse et du chalet que mes parents louaient chaque été à Saint-Hippolyte. C’est là que j’ai vécu des expériences mémorables telles que m’asseoir sur un nid d’abeilles, m’électrocuter en touchant en même temps le poêle et le frigo, tous les deux sans mise à terre, ou flotter sur le lac de l’Achigan sur une chambre à air rapiécée en espérant qu’elle tienne le coup parce que personne ne m’avait appris à nager. J’associe donc d’instinct l’été à : course folle en zigzag en hurlant, poursuivi par un essaim d’abeilles meurtrières, électrocution et dérive sur un lac en attendant l’inévitable noyade.

Aujourd’hui, ma vie est beaucoup moins périlleuse, et ça me convient plutôt bien. À comparer aux insectes en furie, fuir les foules qui se bousculent aux ventes trottoirs des rues Mont-Royal ou Saint-Laurent est un jeu d’enfant. Je me demande cependant pourquoi les bas blancs ou les coussins vendus habituellement au fond de la boutique attirent l’intérêt simplement parce qu’ils sont entassés dans des boîtes de carton sur une table en plein air. (Une étude récente révèle que 98% des achats impulsifs sont des bas blancs ou des coussins.)
Le plus dur à vivre, c’est la pression sociale qu’exerce le beau temps sur ma vie d’auteur. «Comment ça que t’es pas sorti aujourd’hui? Il faisait super beau!» Les gens qui font du 9 à 5 se fâchent quand ils savent que moi, l’ingrat, j’ai l’indécence de rester à l’intérieur alors que j’ai même pas un «vrai» travail. J’ai beau parler d’échéanciers qui approchent et de six projets urgents à terminer en même temps, ils restent convaincus que je me repasse Trololo en boucle sur YouTube plutôt que de profiter de la vie. Expliquer que je n’aime ni cramer au soleil, ni manquer d’air à cause du facteur humidex qui bat des records ne les convainc pas plus. Préférer l’ombre au soleil, c’est louche. Alors, pour sauver ce qui me reste de réputation, il m’arrive parfois de gambader dans un parc, entre les merdes de chien et les vieux weirdos en G-string, buvant un triple mokafrappucinochaï glacé en attendant l’insolation.

La plupart des gens adorent regarder les orages d’été à la fenêtre du chalet en humant l’air chaud et mouillé. Eh bien, devinez quoi, moi j’adore regarder le beau temps par la fenêtre de mon appartement la face dans le ventilo. Rassurez-vous, je suis plutôt normal et fonctionnel pendant les trois autres saisons.

Allez, profitez bien de l’été, des abeilles et des coussins, et envoyez-moi une carte postale.