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Où sont les hommes dans les écoles primaires ?

Le comédien et réalisateur Patrick Huard s’intéresse à la présence masculine en éducation depuis plusieurs années. …Le nombre d’enseignants masculins à l’école primaire a rarement été plus bas au Québec : les hommes ne représentent qu’entre 12 et 13% du corps professoral actuellement, comparativement à 14,5% en 2001. « C’est inquiétant, c’est grotesque et c’est grave ! » lance l’humoriste Patrick Huard, catastrophé.

Papa d’un petit garçon de cinq mois et d’une adolescente, le comédien et réalisateur s’intéresse à la présence masculine en éducation depuis plusieurs années. Au printemps 2011, il a rencontré la ministre de l’Éducation (Line Beauchamp à l’époque) afin de la sensibiliser à la cause. « La masculinité est de moins en moins représentée à l’école, dit Patrick Huard. Le problème, c’est que les p’tits gars ont besoin de modèles. On a beaucoup travaillé, depuis 25 ans, sur l’égalité des sexes, sur nos points communs… jusqu’à en oublier nos différences ! Pourtant, c’est ça, la beauté de la chose. On n’est pas pareil. »

L’humoriste s’emballe : il craint que les méthodes d’enseignement, typiquement féminines, prônées dans les garderies et les écoles primaires, nuisent à l’apprentissage et au développement des garçons. « Ils sont plus physiques, ils ont besoin de bouger, de performer, d’avoir de la compétition, explique-t-il. C’est primordial. Le système actuel n’est pas fait pour eux. Le taux de décrochage chez les petits gars le démontre. On s’en va vers quoi ? »

Quel modèle pour les garçons ?

Il est vrai que le taux de décrochage chez les garçons est effarant : 35% des moins de 20 ans ne détiennent pas de diplôme d’études secondaires, selon Gérald Boutin, professeur au département d’éducation et de formations spécialités à l’Université du Québec à Montréal. Cependant, il faut faire attention aux raccourcis, précise-t-il : l’absence de professeurs masculins ne peut expliquer, à elle seule, le taux de décrochage chez les garçons – mais une meilleure représentativité ne nuirait pas. « À la base, le problème, c’est l’image que l’on se fait de l’homme éducateur, souligne-t-il. Pour recruter plus de professeurs masculins, je crois qu’il faut améliorer cette image dans l’ensemble de la société, par des campagnes de sensibilisation par exemple. Il faut en parler de façon positive. » Il avance aussi qu’il est crucial pour les garçons d’avoir un modèle d’homme intellectuel. « Ça peut être très inspirant pour les garçons d’avoir devant eux un homme qui apprend, qui fait du sport, qui aime lire, bref, qui s’intéresse aux choses intellectuelles tout en étant viril », dit le chercheur.

Si l’enseignement au primaire désintéresse autant les hommes, c’est qu’il y a des biais importants, relate M. Boutin : la mauvaise perception de la vocation, la rémunération (4 ans d’études universitaires pour un salaire de départ de 35 000$ environ), le contexte du milieu de travail et la crainte des accusations. « Mes étudiants et ex-étudiants m’en parlent, raconte-t-il. C’est rendu que tu ne peux pas toucher à l’épaule d’un élève. Même si un geste sain et spontané est posé, le rapport au corps est presque rendu pathologique, on voit de la déviance partout ! » Selon l’expert, il est difficile pour les hommes de se tailler une place. « Ils ont des méthodes d’enseignement différentes, dit-il. Ce que j’entends, sur le terrain, c’est qu’ils veulent plus d’autonomie, de liberté et d’écoute. »

Un métier difficile

Simon De Luca, enseignant auprès des 12-13 ans en secondaire 1 à l’école Saint-Martin à Laval, en sait quelque chose. « Ce n’est pas facile de faire valoir ses idées de gars à l’école, laisse-t-il tomber. Des fois, je suis un peu tanné, je trouve que les choses ne changent pas vite ». Ce père de deux enfants est professeur depuis 15 ans. Il avoue ne pas travailler de la même façon que ses consœurs mais ne pas toujours avoir les coudées franches pour s’exprimer. « On ne fait pas les choses de la même façon et c’est très bien ainsi, explique-t-il. Moi, je ne prends pas mes élèves par la main, je ne mets pas de nappe sur mon bureau et je ne distribue pas de bonbons. Mais quand je parle, je me fais écouter, surtout auprès des petits gars. »

M. De Luca dénonce le fait que l’on ne valorise pas assez les petits garçons à l’école. Il cite plusieurs exemples. « Les périodes de 75 minutes, c’est long, dit-il. S’il fait froid ou s’il pleut dehors, on ne sort pas. On fait quoi, avec nos p’tits gars plein d’énergie ? Pendant les cours d’éducation physique, les équipes sont mixtes, les garçons sont freinés dans leurs élans, ils doivent faire des passes aux filles… Pour les travaux d’équipe, on sépare les garçons : ils doivent absolument être avec des filles. C’est comme ça. Les romans que l’on choisit interpellent plus souvent les filles que les garçons. Pourrait-on choisir, des fois, des livres avec des autos et des dragons ? » Se chamailler, se pousser, jouer au roi de la montagne, même s’il n’y a aucune violence, c’est aussi hors-de-question, ajoute le professeur. D’autres enseignants avouent que leur milieu de travail est « de moins en moins le fun ». Certains quittent la profession, écœurés.

(Getty Images)Discrimination positive ?

Le manque de professeurs masculins à l’école risque d’être un problème encore plus criant dans les années à venir : en 2010, 19 garçons se sont inscrits au baccalauréat en enseignement primaire à l’Université du Québec à Montréal sur… 241 étudiants. « C’est un problème mondial, affirme Gérald Boutin. Les hommes doivent reprendre leur place dans le monde de l’éducation. »
En mars 2011, Line Beauchamp, citée dans Le Devoir, affirmait lors du congrès de l’Association québécoise sur les troubles d’apprentissage avoir « réactivé » un comité de travail sur l’attraction des hommes dans l’enseignement. Depuis, rien ne bouge, dit M. Boutin. « On en parle depuis plusieurs années, il y a des propositions sur la table mais le passage aux actes est lent… »

Faudrait-il faire de la discrimination positive envers les hommes comme on l’a fait dans certains milieux non-traditionnels pour encourager les femmes à s’y diriger ? Patrick Huard n’hésite pas : « À compétence égale, oui, dit-il, afin de ramener un certain équilibre ». Gérald Boutin, lui, en est moins sûr. « Il y a plein de mesures que l’on peut entreprendre avant d’en arriver là, dont certaines solutions qui tombent sous le sens… Tout ce que ça prend, c’est une volonté politique. »

Pour aller plus loin…

En 2006, une étude américaine a révélé que les élèves apprennent mieux lorsque l’enseignant est du même sexe qu’eux.
Un sondage réalisé en 2008 par Segma Recherche pour La Presse a démontré que 28% des garçons préfèrent avoir un professeur masculin.