ACTIVITÉ DE VOS AMIS

    Fâché noir contre l’abstinence

    (Getty Images)Il y a quelque temps, ma médecin de famille m’a demandé d’arrêter l’alcool pendant trois mois afin de s’assurer que mon foie fonctionnait comme il faut. Trois mois. Sans alcool. Malgré tout, je suis sorti de son bureau en souriant. C’est comme ça : quand tu vois un accidenté de la route arborer un grand sourire alors qu’il est coincé dans un tas de ferraille tordue, qu’il ne sent plus ses jambes et qu’il lui manque un bras, c’est probablement un auteur qui sait que les grands malheurs sont de belles sources d’inspiration.

    J’en ai donc profité pour écrire un journal de bord. Extraits choisis :

    PREMIER MOIS

    Ça se passe plutôt bien. Je perds du poids. Je me réveille le samedi matin sans maux de tête, frais et dispo, les idées claires. Je constate qu’un vendredi soir passé à boire un jus de fruit devant la télé ça t’abîme beaucoup moins qu’une soirée dans un bar avec des amis. Je constate aussi qu’il va tout de même falloir que je sorte de chez moi un moment donné.

    Je suis sorti de chez moi. Un cinq à sept. Je ne sais pas trop comment expliquer ça, mais certaines personnes s’endurent moins bien quand on est à jeun. Leurs blagues sont moins drôles, leurs voix plus aiguës, et on dirait qu’ils font exprès de raconter leurs histoires plates en agitant les bras près de mon jus de canneberge comme s’ils voulaient absolument le renverser. Ils me parlent de tellement près que de la rosée se dépose sur mes poils d’oreilles.
    On dit que l’alcool est un lubrifiant social. Je comprends maintenant pourquoi : le social, sans lubrifiant, ça fait mal.

    Ça y est. Les gens soûls m’irritent.

    La bonne nouvelle : je suis beaucoup plus photogénique sans alcool. Sur les photos du cinq à sept, j’ai les yeux ouverts, la bouche fermée et les vêtements propres. Je ne ressens plus ce besoin de pointer l’index et l’auriculaire en criant « Devil, câlice! » chaque fois que quelqu’un sort son appareil.

    DEUXIÈME MOIS

    Les gens le prennent mal quand je dis que je ne bois pas. On dirait que ça les insulte. Et ils semblent déçus quand je leur explique que ce n’est pas parce que je suis malade ou mourant, que c’est seulement par prévention. Tout le monde est mal à l’aise de boire en présence d’un abstinent. Je vais peut-être m’inventer un cancer du foie pour éviter de leur gâcher la soirée. Je sens que certains se retiennent de monter sur une table pour danser le « Gangnam Style » en arrachant leurs vêtements simplement parce qu’ils savent que quelqu’un risque de s’en souvenir le lendemain. S’ils ne jettent pas leur voiture dans une piscine ou qu’ils ne se réveillent pas dans un lit inconnu avec un condom usé collé sur une joue, ils me tiendront personnellement responsable.

    TROISIÈME MOIS

    Je n’écoute plus les conversations de mes amis, occupés que je suis à humer le vin dans leurs verres. Je les laisse à la cuisine avec leurs blagues salaces et leur problème d’élocution et je passe au salon avec une bouteille vide. Je m’installe avec elle sur un divan, je la caresse et je lui susurre des petits mots doux.

    QUATRIÈME MOIS

    Mon foie va bien. Tant pis pour lui ; il faut que je me remette à boire sans compter si je veux regagner tous les amis que l’abstinence m’a fait perdre. Kampaï !





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