Vous
l'aurez lu ici en exclusivité, bande de chanceux: le
Plateau-Mont-Royal, c'est «out» . Les artistes n'ont plus les moyens d'y
vivre, alors ce n'est plus branché du tout. Les seules personnes encore
capables de s'offrir un quadruplex tout croche bâti sur de l'argile
sont les Boomers, qui reviennent en ville après avoir vendu leurs
maisons de banlieue à des «hipsters» vieillissants qui délaissent les
bars pour fonder des familles. Mais mais mais, me direz-vous d'une voix
tremblante et paniquée, si le Plateau n'est plus l'endroit où il faut
vivre, où doit-on aller?Le nouveau quartier branché, c'est celui que
vous habitez. L'important, c'est de savoir comment en parler. Pour
Hochelaga Maisonneuve, il aura suffi d'utiliser l'acronyme Homa pour
laisser croire que l'endroit aurait acquis une soudaine notoriété. On
s'y laisserait prendre.
Les meilleurs à ce jeu sont les anciens
résidants du Plateau. Une fois déménagés ailleurs, ils parlent de leur
nouveau quartier avec une passion qui frôle l'obsession. Dites-leur que
vous cherchez un petit 4 1/2 pas trop cher, et c'est parti. La prochaine
demi-heure sera consacrée à tenter de vous convaincre de vous installer
près de chez eux. Ils s'extasient, ravis d'avoir trouvé un marché, une
SAQ ou une boulangerie à quelques minutes à pieds de leur appartement.
«Il y a même un café équitable à trois rues de chez moi! Tu te rends
compte? Et ils ont le Wifi!» Il faut pardonner leur enthousiasme
délirant. Jusqu'à tout récemment, ils croyaient que la terre était plate
et qu'on tombait dans le vide intersidéral une fois passé le cinéma
Ex-Centris.
Vous rêvez vous aussi de vanter les charmes de votre quartier? Apprenez par cœur ces phrases suivantes, qui s'appliquent à peu près à n'importe quel endroit, de Valleyfield jusqu'à Nathasquan. À vous de les placer dans une conversation à la moindre occasion.
«C'est ici qu'a été construite la première église/école/taverne/ de la ville.»
«On sent très bien l'héritage ouvrier canadien-français du quartier.»
«Il paraît qu'au début du siècle, ce dépanneur était un bordel.»
«Ça s'embourgeoise, ils vont bientôt ouvrir un café Starbucks.»
«Ça s'embourgeoise, on a maintenant un mendiant devant le Starbucks.»
«Ça s'embourgeoise, on a maintenant un tas de jeunes barbus avec de grosses lunettes dans le Starbucks.»
Insistez
sur les faits historiques. S'il le faut, mentez; les gens se donnent
rarement la peine de vérifier la justesse des informations. Si vous êtes
à court d'arguments et qu'on ridiculise votre quartier, prenez
l'agresseur de court en ajoutant «vieux» devant le nom. «Oh, mais
attends, là. J'habite pas vraiment Longueuil, moi, là, j'habite le vieux
Longueuil. Ça n'a rien à voir.» Le vieux Sainte-Rose, le vieux
Rosemont, le vieux n'importe quoi, allez-y sans modération. Tournez les
défauts en avantage. Il y a des piqueries? Dites que le quartier est
sensible à la population moins favorisée. Il n'y a aucune ambiance?
Dites que cette tranquillité est la bienvenue après une rude journée de
travail. Tous les moyens sont bons.
Personnellement, j'habite à
Pointe-Saint-Charles, un endroit qui est parmi ce que l'humanité a de
mieux à offrir. Si vous n'y habitez pas, tant pis pour vous. Et, pour
parler franchement, je trouve que votre quartier pue, que votre rue est
moche et que vous êtes trop loin du métro.
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